Ce n’était pas le rêve de Martin Luther King, qui avait au moins le mérite de montrer son visage. C’était un rêve à la française, c’est à dire un rêve où l’État se souvenait qu’il était l’État.
Dans ce rêve, le préfet de police ne s’excusait pas.
Il ne « regrettait les débordements ».
Il ne « condamnait avec la plus grande fermeté ».
Il ne publiait pas de communiqué.
Il ne recevait pas les familles, les associations, les collectifs à acronymes et les coordinations de coordinations.
Il commandait.
La scène se passait un samedi, comme toujours. Parce que l’insurrection française a ses habitudes, ses horaires, son calendrier social : on ne renverse pas la République un jour de semaine, il y a les enfants à aller chercher.
Le cortège avançait, et avec lui, dans ses plis, dans ses replis, sous ses banderoles, la cohorte ordinaire des masqués. Cagoules, foulards, lunettes de piscine, masques à gaz achetés sur Amazon avec livraison Prime, le tout porté avec la décontraction de gens qui viennent travailler.
Car c’est un travail.
On ne se masque pas par hasard. On se masque parce qu’on sait ce qu’on va faire, et que ce qu’on va faire n’est pas défiler.
Dans mon rêve, le préfet avait lu Levinas. Il savait que le visage est ce par quoi l’homme signifie à l’autre qu’il est un homme. Que celui qui cache son visage ne dit plus « je suis ton semblable » mais « je suis ton ennemi et tu ne sauras pas qui je suis ».
Le masqué est un franc-tireur. Il a quitté volontairement l’ordre civil. Il a renoncé à la qualité de citoyen. Il s’est soustrait au regard, c’est à dire à la responsabilité, c’est à dire à la loi. Et le franc-tireur, depuis les Conventions de Genève, ne bénéficie pas de la protection accordée au combattant régulier.
Il l’a voulu ainsi. Qu’on ne vienne pas pleurer ensuite.
Dans mon rêve, trois sommations étaient faites.
Trois.
Pas trente-sept, suivies d’un repli, d’une médiation, d’un numéro vert, d’une cellule psychologique, d’un rapport du Défenseur des droits et de la visite au chevet d’un blessé par un sous-secrétaire d’État dont personne ne connaît le nom.
Trois sommations, claires, sonores, diffusées sur tous les canaux, filmées pour la postérité et les tribunaux.
Après la troisième, plus rien n’était négociable.
Et les grenades partaient.
Je sais ce que font les grenades. Tout le monde le sait.
Elles ne distribuent pas des prospectus. Elles arrachent des mains. Elles crèvent des yeux. Elles brisent des mâchoires.
Elles tuent, parfois.
Je le sais et dans mon rêve, l’État le savait aussi. Il ne feignait pas de l’ignorer. Il ne « déplorait un incident isolé ». Il ne suspendait personne. Il ne commandait pas une mission d’information confiée à un énarque fatigué. Il assumait, debout, en plein jour, ce que chaque nation sérieuse assume depuis que les nations existent : l’usage de la force contre ceux qui ont choisi la force.
Car il faut être d’une mauvaise foi monumentale, ou d’une lâcheté intellectuelle qui confine au prodige, pour présenter une main arrachée par une grenade de désencerclement comme une « bavure » alors que cette main, cinq secondes plus tôt, lançait un pavé sur un gendarme de vingt-trois ans.
Celui qui lance le pavé a fait son choix.
Il a décidé que la violence était son langage. On lui répond dans sa langue. Et quand la réponse est disproportionnée, quand elle est terrible, quand elle laisse un moignon là où il y avait des doigts, c’est très exactement ce qu’il fallait. Parce que la disproportion est le seul argument que comprenne celui qui a renoncé à tous les autres.
Dans mon rêve, un homme de vingt ans était mort.
Un masqué.
Resté après les trois sommations, au milieu des flammes, des projectiles et du chaos qu’il avait contribué à créer. Une grenade l’avait tué. Et le ministre de l’Intérieur, debout, droit, sans note, sans prompteur, sans le tremblement dans la voix qui trahit l’homme qui craint Le Monde plus que l’émeute, avait dit ceci :
« Un homme est mort. La République ne s’en réjouit pas. Mais la République ne s’excusera pas. Cet homme avait été prévenu. Trois fois. Il était masqué. Il se trouvait au milieu de gens qui incendiaient des voitures et pillaient des commerces. Il a choisi de rester. Ce choix lui appartenait. Ses conséquences aussi. L’État ne tuera jamais un homme qui vote. L’État ne tuera jamais un homme qui pétitionne. L’État ne tuera jamais un homme qui manifeste à visage découvert, les mains dans les poches et la conviction au cœur. Mais l’État ne reculera plus devant ceux qui ont décidé de lui faire la guerre en se cachant le visage. La mort de cet homme est une tragédie. Sa cause n’est pas une grenade. Sa cause est un mensonge : le mensonge qui consiste à faire croire qu’on peut simultanément jouir de la protection de la loi et lui cracher au visage. »
Dehors, les chaînes d’information continue hurlaient au scandale.
Un éditorialiste parlait de « dérive autoritaire ». Un autre de « fascisation ». Un sociologue expliquait les « causes profondes ».
Un député LFI exigeait une commission d’enquête, la destitution du président, la comparution du ministre devant la Cour de justice de la République et, en attendant, une nouvelle manifestation le samedi suivant, avec masques, protections et gilets pare-balles, parce que désormais « l’État tue ».
L’État tue. Oui. L’État tue.
L’État a toujours tué.
C’est pour cela qu’il existe. Non pas pour tuer par plaisir, par caprice ou par cruauté, mais pour que la possibilité de sa violence rende inutile la violence de chacun.
Hobbes l’avait écrit il y a quatre siècles avec la placidité d’un homme qui a vu la guerre civile : les hommes ont consenti à remettre leur violence individuelle entre les mains du souverain en échange de la sécurité. Celui qui reprend cette violence a rompu le contrat. Il ne peut plus en exiger le bénéfice. C’est d’une logique tellement élémentaire qu’il faut avoir fait Sciences Po pour ne pas la comprendre.
Et l’abolition de la peine de mort ?
Je l’entends d’ici, l’objection, psalmodiée avec la componction d’un sacristain qui récite un dogme qu’il ne comprend pas.
L’abolition est une promesse, pas un suicide.
L’État s’engage à ne pas tuer ceux qui se soumettent à la justice.
Badinter lui-même n’a jamais dit que l’État devait se laisser assassiner par courtoisie. Le droit de légitime défense n’a pas été abrogé, ni pour les individus, ni pour la République. Celui qui charge un cordon de CRS la bouche pleine de slogans et les poches pleines de boulons ne se « défend » pas. Il attaque. Et celui qui est attaqué se défend.
La suite dépend de l’attaquant, pas du défenseur.
Dans mon rêve, un système de pétition certifiée avait été institué. Chaque citoyen pouvait, depuis son téléphone, depuis sa mairie, depuis n’importe quel bureau de poste, signer un texte, exiger un débat, contraindre le Parlement à se saisir d’une question dès lors qu’un million de signatures authentifiées étaient réunies.
La revendication était mesurable. Le nombre n’était plus contestable. On ne pouvait plus dire « un million dans la rue » quand ils étaient quatre-vingt mille, ni « une poignée de casseurs » quand ils étaient trois mille.
Le chiffre était vrai, la volonté lisible, et la République n’avait plus besoin de compter les manifestants comme on compte les sardines, à vue de drone, en divisant par le coefficient syndical.
La rue était devenue inutile.
Non pas interdite : inutile.
Comme la diligence après le chemin de fer.
Comme le pigeon voyageur après le télégraphe.
Comme la barricade après le suffrage universel, ce que Victor Hugo avait compris et que Mélenchon refuse d’admettre, parce que la barricade est son fonds de commerce et que sans la fumée, il n’est rien.
Car voilà le secret que personne n’ose formuler : la manifestation ne sert plus à rien d’autre qu’à fournir un écran de fumée aux casseurs et un écran de télévision à Mélenchon.
Chaque vitrine brisée est un clip de campagne. Chaque grenade lacrymogène est une affiche électorale. Chaque main arrachée est un martyr tout trouvé, exploité avant même que le sang ait séché.
Il le sait. Il le veut. Il l’organise.
On connaissait la date des émeutes le 9 septembre, par la bouche de Léaument. Les députés LFI étaient devant les lycées. La CGT marchait au pas. Matignon devait « pourrir ». La crise de régime était l’horizon.
Ce n’est pas de la politique. C’est de la pyromanie subventionnée.
Dans mon rêve, le masqué n’inspirait plus la compassion. Il inspirait le mépris. Parce que le courage, en démocratie, c’est de signer de son nom. C’est de se présenter à une élection. C’est de prendre la parole dans une assemblée. C’est de fonder un parti, un journal, un syndicat, une association. C’est de convaincre. C’est de voter. C’est de perdre et de recommencer.
Le masqué ne fait rien de tout cela. Il casse et rentre chez lui.
Quand on lui ôte son masque, on trouve quoi ?
Pas Danton. Pas Louise Michel. Un gamin de banlieue qui ne votera jamais, ou un fils de dentiste en licence de sociologie qui cherche une montée d’adrénaline entre deux cours sur Foucault.
Et dans mon rêve, quatre-vingt-cinq pour cent des Français, ceux qui ne se masquent pas, ceux qui ne cassent pas, ceux qui n’incendient pas, ceux qui se lèvent le lundi matin, ceux qui paient leurs impôts sans avoir le choix, ceux qui tiennent une boutique en se demandant si les vitrines tiendront, ceux qui ont des examens à passer et un loyer à honorer, ceux-là ne pleuraient pas le masqué mort.
Ils ne pleuraient pas les mains arrachées. Ils avaient de la peine, peut-être, comme on a de la peine pour quiconque meurt jeune et bêtement. Mais ils ne s’excusaient pas.
Ils refusaient cette culpabilité que l’on fabrique en série, cette injonction permanente à compatir avec celui qui vient de fracasser ce que vous avez mis vingt ans à construire.
Ils disaient ce que la décence avait interdit de dire pendant trop longtemps :
« Tu savais. Tu es resté. Va te faire foutre. »
Ils avaient retrouvé le seul pouvoir qui vaille : celui que personne ne peut falsifier, que personne ne peut dissimuler sous un masque, que personne ne peut confisquer au bénéfice de sa secte, de son parti ou de sa colère.
Le bulletin de vote.
Puis je me suis réveillé.
Le ministre s’excusait. Le préfet reculait. Le masqué avançait. Un sociologue expliquait. Un juge libérait. Un éditorialiste s’indignait. Un député filmait. Et l’on préparait déjà la manifestation suivante, où les mêmes masqués viendraient casser les mêmes vitrines, protégés par les mêmes foules, filmés par les mêmes téléphones, défendus par les mêmes avocats du Syndicat des avocats de France, et relâchés par les mêmes juges.
Et Mélenchon souriait.
Il souriait parce qu’il sait compter.
Pas les manifestants : les coups de billard.
Il sait qu’il ne gagnera jamais par les urnes. Il l’a toujours su. Quatre tentatives, quatre échecs, chaque fois un peu plus amer, chaque fois un peu plus rageur, chaque fois un peu plus proche du gouffre où s’abîment les ambitions démesurées.
Les urnes, pour lui, sont un décor. La démocratie, un costume qu’il enfile les jours d’élection et qu’il jette le soir du premier tour.
Son plan est d’une simplicité que l’on confondrait presque avec du génie si le cynisme pouvait en tenir lieu.
Chaque samedi de violence fait monter Le Pen d’un demi-point.
Chaque voiture brûlée, chaque vitrine défoncée, chaque commerçant en larmes sur BFM pousse un électeur de plus vers le bulletin bleu marine. Lui-même a disqualifié la gauche de gouvernement en la remplaçant par une secte vocifératrice flanquée de pyromanes. Il a méthodiquement rendu son propre camp inéligible : des listes communautaires, une alliance avec l’islamisme identitaire, la Palestine brandie comme un tract électoral, Rima Hassan exhibée comme un trophée à Tammany Hall.
Il a fait de l’élection de Le Pen non pas un risque, mais une certitude programmée.
Car Le Pen est la clef de voûte de son dispositif. Il en a besoin. Il en crève de besoin.
Sans elle au pouvoir, il n’est qu’un vieillard irascible à la tête d’un parti qui perd des sièges. Avec elle à l’Élysée, il devient le chef d’une « résistance ».
La victoire du Rassemblement national, obtenue par la peur qu’il a lui-même fabriquée, deviendra le prétexte qu’il attend depuis quarante ans : le fascisme serait au pouvoir, l’heure ne serait plus à voter mais à « se lever ».
L’élection démocratique sera déclarée illégitime au motif qu’elle aura produit un résultat que la gauche n’accepte pas. Et la rue, sa rue, la seule institution qu’il reconnaisse, la seule où il soit le maître, reprendra ses droits.
Ce soir-là, les antifascistes de pacotille, ceux qui n’ont jamais lu une ligne de Primo Levi mais qui savent mettre un emoji poing levé sur Instagram, se sentiront autorisés à tout.
Brûler, piller, bloquer, occuper, destituer.
Pas au nom du peuple : au nom de leur morale à deux balles. Au nom du « plus jamais ça » transformé en blanc-seing insurrectionnel. Au nom d’un antifascisme qui n’est plus le contraire du fascisme mais son symétrique exact : même haine de l’urne, même culte de la rue, même mépris du contradicteur, même certitude de représenter à soi seul le sens de l’Histoire.
Les antifas sont les fascistes de l’antifascisme, et Mélenchon est leur Duce en col Mao.
Il souriait parce que chaque main arrachée par une grenade est une victoire pour lui.
Chaque mort est une victoire pour lui. Chaque « bavure » est une pierre de plus dans l’édifice qu’il bâtit patiemment : celui d’un État discrédité, d’une police honnie, d’une démocratie frappée de nullité. Il ne veut pas que la violence cesse. Il veut qu’elle empire. Il veut le sang, à condition que ce ne soit pas le sien. Il veut les martyrs, à condition qu’ils soient anonymes, jetables, remplaçables, comme les gamins qu’il envoie devant les lycées et qu’il abandonnera le lendemain de son accession au pouvoir, comme tous les révolutionnaires abandonnent les fantassins une fois l’Élysée pris.
On ne perd pas le contrôle de ce qu’on a décidé de ne pas retenir.
Sa non-violence proclamée n’est pas une conviction. C’est un calcul.
Il l’a dit lui-même à Mediapart, avec cette franchise involontaire qui échappe parfois aux menteurs professionnels : la non-violence est « plus efficace ».
Plus efficace que quoi ?
Que la violence ouverte.
Pour le moment.
Parce que la violence ouverte viendra en son temps, quand Le Pen aura gagné, quand le prétexte sera en place, quand l’indignation aura été suffisamment fermentée. Alors la non-violence sera rangée au vestiaire avec les autres accessoires, et les piques sortiront.
Voilà pourquoi il souriait.
Voilà pourquoi mon rêve n’était qu’un rêve.
Parce que dans la France réelle, celle du 31 octobre 2026, l’État ne fait plus peur à personne sauf aux honnêtes gens. Parce que le masqué est un héros. Parce que le gendarme est un suspect. Parce que le pillard est une victime. Parce que le boulanger dont on a défoncé la boutique n’intéresse personne. Et parce qu’un homme qui a échoué quatre fois à se faire élire président de la République prépare tranquillement, devant les caméras, au vu et au su de tous, le renversement d’une élection qui n’a pas encore eu lieu, en instrumentalisant des gamins qui y laisseront leurs mains, leurs yeux et peut-être leur vie, pour qu’il puisse enfin régner sur les décombres.
Et la France le regarde faire.
