Bernadette Chirac

« Le manque d’amour du prochain ne peut déboucher que sur une société d’égoïsme et de désespoir. »

À première vue, la formule peut sembler appartenir à une autre époque. Pourtant, à l’heure où la solitude est devenue un enjeu majeur de santé publique dans de nombreux pays, elle apparaît presque prophétique. Car derrière les mots « amour du prochain », Bernadette Chirac désignait une réalité profondément humaine : notre besoin de lien.

Le paradoxe de l’individualisme

Jamais il n’a été aussi facile de communiquer. Messages instantanés, réseaux sociaux, visioconférences : nous pouvons joindre presque n’importe qui en quelques secondes. Pourtant, les études se multiplient pour montrer que le sentiment de solitude progresse. De nombreuses personnes disposent d’un réseau de contacts important mais peinent à trouver des relations dans lesquelles elles se sentent réellement vues, comprises ou soutenues. Autrement dit, la connexion ne remplace pas nécessairement le lien. C’est précisément ce que semble pointer la citation de Bernadette Chirac, décédée à l’âge de 93 ans. Une société peut multiplier les interactions tout en perdant quelque chose d’essentiel : l’attention sincère portée aux autres.

Depuis plusieurs décennies, les sociétés occidentales valorisent l’autonomie, la réussite personnelle et l’accomplissement individuel. Ces évolutions ont permis davantage de liberté et d’émancipation. Mais elles ont aussi un revers. Lorsque chacun est encouragé à devenir l’entrepreneur de sa propre vie, les difficultés peuvent être vécues comme des échecs strictement personnels. On hésite davantage à demander de l’aide. On se compare constamment aux autres. Et l’on peut finir par avoir le sentiment d’affronter seul ses problèmes. La psychologue américaine Sherry Turkle résumait ce phénomène en expliquant que nous sommes parfois « seuls ensemble » : entourés de monde mais privés de véritables liens de proximité.

Pourquoi le manque de lien produit-il du désespoir ?

Dans sa citation, Bernadette Chirac établit un lien direct entre l’égoïsme et le désespoir. L’association est moins surprenante qu’elle n’y paraît. Les recherches en psychologie montrent que le sentiment d’appartenance constitue l’un des besoins fondamentaux de l’être humain. Nous avons besoin de sentir que nous comptons pour quelqu’un et que quelqu’un compte pour nous. Lorsque ce besoin n’est plus satisfait, la solitude ne se limite pas à un simple inconfort. Elle peut affecter l’estime de soi, augmenter le stress et fragiliser la santé mentale. Le désespoir naît souvent de cette impression d’être seul face au monde.
Si cette phrase est restée associée à Bernadette Chirac, c’est aussi parce qu’elle reflétait son engagement. Pendant plus de trente ans, elle a porté l’opération Pièces Jaunes, mobilisant les Français autour de l’amélioration des conditions de vie des enfants hospitalisés. Au-delà de la collecte de fonds, son action reposait sur une idée simple : une société se juge à l’attention qu’elle porte aux plus vulnérables.

Léa Simon (publié le 6 juin 2026 in www.psychologies.com)