La lettre de déraison (5)

 

La nouvelle France

 

Il existe, dans l’histoire des impostures politiques, des escroqueries si colossales qu’elles finissent par inspirer une forme de respect. On admire malgré soi l’audace du faussaire, la main qui ne tremble pas en signant le faux.

La « nouvelle France » de Mélenchon et Panot n’atteint même pas cette dignité. C’est une arnaque de bonneteurs, un tour de passe-passe exécuté avec des moufles, devant un public qu’on suppose analphabète et qu’on traite en conséquence.

Quand un homme politique retourne le « grand remplacement » comme un gant pour le revêtir à son profit en l’appelant « renouvellement générationnel », il ne transgresse rien : il confirme.

Il dit exactement la même chose que ceux qu’il prétend combattre, mais avec le sourire du vendeur de tapis là où l’autre a la grimace du prophète.

Mélenchon n’a pas réfuté Renaud Camus : il l’a plagié en changeant le jugement de valeur. Ce qui chez l’un est catastrophe devient chez l’autre programme. Le diagnostic est identique. Seul l’enthousiasme diffère.

Regardons les choses avec la froideur que mérite cette pantalonnade. Que dit exactement Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il proclame que sa « nouvelle France » est « celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre » ?

Il dit, en langage clair, qu’un peuple historique est en voie de substitution et que cette substitution est souhaitable.

Il le dit joyeusement, avec cette componction de curé progressiste qui célèbre les funérailles de sa propre paroisse en se félicitant du taux de remplissage du crématorium.

Et Mathilde Panot, son vicaire en jupon, son relais de transmission dans les fréquences de l’hystérie, amplifie le signal avec cette constance de sirène d’alarme bloquée en position hurlante qu’elle a élevée au rang d’art oratoire. La voilà qui célèbre les maires « issus de la diversité » comme autant de preuves vivantes que la vieille France crève enfin, et que c’est tant mieux, et que quiconque s’en afflige est fasciste, raciste, et probablement coupable de crimes contre l’humanité en puissance.

Or, que cache cette exultation mortuaire ?

Quelle pensée, quel système, quelle vision du monde ?

Rigoureusement rien.

La « nouvelle France » est un signifiant sans signifié, un sac vide qu’on agite pour faire du bruit.

Interrogez Mélenchon sur le contenu institutionnel de sa « créolisation » : vous obtiendrez du Glissant mal digéré, des citations de troisième main que le poète martiniquais, homme de nuance et de tremblement, eût récusées avec la politesse horrifiée du lettré devant le vandale qui signe ses graffitis de son nom.

Glissant pensait la Relation comme une poétique, un frémissement ontologique entre le lieu et le monde.

Mélenchon en fait un tract électoral, un outil de captation de voix dans les quartiers, un levier démographique habillé en philosophie.

C’est transformer le Cantique des cantiques en prospectus pour site de rencontres.

Mais l’imposture va plus loin que la simple vulgarité intellectuelle. Elle touche à la structure même du pacte national. Car que propose-t-on concrètement à ces « nouvelles France » que LFI flatte et courtise de meeting en meeting ?

Leur dit-on : voici un héritage prodigieux, quinze siècles de cathédrales, de jurisprudence, de langue ciselée, de paysages façonnés par des mains innombrables, voici Pascal et Pasteur, Corneille et Colbert, le code civil et le camembert, et tout cela vous appartient si vous consentez à le recevoir ?

Non.

On leur dit le contraire.

On leur dit : cet héritage est un fardeau colonial, cette histoire est une histoire de bourreaux, cette langue est une langue d’oppression, cette civilisation est coupable, et votre mission historique consiste à la remplacer par quelque chose de mieux, qui n’est pas encore défini, mais qui aura au moins le mérite de ne ressembler en rien à ce qui précède.

Autrement dit : on ne leur propose pas d’entrer dans la maison ; on leur propose de la démolir.

Et l’on s’étonne, ensuite, que l’intégration échoue.

Panot, en cela, est plus révélatrice encore que son maître, car elle n’a pas la culture qui permettrait de masquer le vide.

Mélenchon sait citer Jaurès en déformant le sens. Il sait invoquer la République en piétinant son universalisme. Il possède la ruse du lettré retors.

Panot, elle, n’a que la foi du charbonnier et l’énergie du yorkshire. Elle aboie la doxa sans la comprendre, mord les chevilles sans viser la tête, et confond systématiquement l’indignation avec l’argumentation.

Quand elle proclame que les municipales 2026 ont « démontré la nouvelle France », elle ne démontre qu’une chose : la capacité de LFI à transformer le suffrage universel en recensement ethnique. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. On ne compte plus les voix : on compte les origines. On ne célèbre plus l’élection d’un maire : on célèbre la couleur de sa peau, la consonance de son nom, son appartenance à une « diversité » dont le seul critère est de ne pas ressembler à celui qui occupait le fauteuil avant lui.

La République, qui ne reconnaît que des citoyens, se voit sommée de reconnaître des catégories. L’individu s’efface derrière le groupe. Le mérite derrière l’assignation. Le programme derrière le phénotype.

Et c’est ici que l’imposture se fait proprement obscène. Car ce communautarisme exalté, cette lecture raciale du corps électoral, cette obsession de la pigmentation municipale, c’est très précisément l’inverse de tout ce que la gauche républicaine a défendu pendant deux siècles.

Jaurès voulait élever le prolétaire jusqu’à la culture, non ravaler la culture au niveau du tract. Blum voulait que le fils d’immigré devînt français par l’école, non que l’école devînt le greffier des communautés. Mendès France pensait la nation comme un projet, non comme un solde migratoire.

Ce que Mélenchon et Panot proposent sous le nom frauduleux de « nouvelle France », c’est la liquidation de l’héritage de la gauche républicaine par la gauche identitaire, la victoire posthume d’un différentialisme anglo-saxon que Régis Debray, en son temps, avait su diagnostiquer comme le cancer de l’universalisme.

Qu’on ne s’y trompe pas : derrière les sourires de meeting et les embrassades télévisuelles, la « nouvelle France » est un projet de sécession.

Non pas la sécession d’un territoire, mais celle, infiniment plus grave, d’un imaginaire.

On ne quitte pas le pays : on quitte sa mémoire. On ne franchit pas de frontière : on abolit celle qui sépare l’être du non-être national.

Le citoyen de la « nouvelle France » n’est plus relié à Clovis par le baptême, à Jeanne par le sacrifice, à Valmy par la levée en masse, à Clemenceau par l’obstination, au Conseil national de la Résistance par la fraternité des armes.

Il est relié à rien.

Il flotte, individu atomisé, dans un espace contractuel où la France n’est plus qu’un prestataire de services publics et de droits sociaux, un distributeur automatique de prestations auquel on ne doit ni amour, ni fidélité, ni reconnaissance, et dont on peut changer comme on change d’opérateur téléphonique.

Voilà pourquoi la « nouvelle France » est l’exact contraire de ce qu’elle prétend.

Elle se dit inclusive : elle exclut quinze siècles d’histoire.

Elle se dit diverse : elle uniformise tout dans le brouet tiède du relativisme.

Elle se dit populaire : elle méprise le peuple réel, celui des bourgs, des clochers, des marchés et des morts au champ d’honneur, au profit d’un peuple fantasmé, construit de toutes pièces dans les laboratoires du clientélisme électoral.

Elle se dit républicaine : elle dynamite la République en remplaçant le citoyen par le communautaire, le suffrage par le recensement, et le bien commun par la somme des revendications particulières.

La France n’a besoin ni d’être nouvelle ni d’être remplacée. Elle a besoin d’être elle-même. Et elle-même, c’est ce prodige inouï, cette alchimie que nulle idéologie ne saurait reproduire en laboratoire : un peuple qui a su faire de la diversité une unité sans jamais confondre l’une avec l’autre, qui a accueilli le Wisigoth et le Juif, l’Arménien et le Polonais, le Portugais et le Vietnamien, non pour se dissoudre en eux mais pour les fondre en lui, dans le creuset d’une langue, d’une loi, d’une espérance commune.

Cette alchimie a un nom.

Elle ne s’appelle ni créolisation, ni remplacement, ni substitution.

Elle s’appelle l’assimilation. Et l’assimilation n’est pas un gros mot : c’est un acte d’amour.

C’est dire à celui qui arrive : tout ce que nous avons est à toi, à la condition que tu le fasses tien.

La « nouvelle France » ne propose pas l’amour : elle propose l’indifférence. Et l’indifférence, entre les peuples comme entre les êtres, n’a jamais rien engendré que le malheur.

 

(Post LinkedIn du 27 mai 2026)