Requête en réconciliation de la France avec le Bon Dieu
Dossier n° 496-33-AD
Objet : demande de reprise de la vie commune après cent vingt et un ans de séparation de corps et de biens spirituels
Exposé des faits :
Le 9 décembre 1905, la République française a signifié au Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, des choses visibles et invisibles, demeurant partout et nulle part, ce qui pose un problème de compétence territoriale que la Cour de cassation n’a jamais tranché, un acte de séparation unilatéral, non contradictoirement débattu, rédigé à la hâte par un Parlement qui venait de découvrir que l’athéisme était une opinion politique et que le curé était un adversaire électoral.
Depuis cette date, la France vit sans Dieu, comme un poisson vit sans eau, c’est-à-dire brièvement et dans des convulsions que les témoins prennent pour de la vitalité.
Cent vingt et un ans plus tard, force est de constater que la séparation n’a profité à aucune des deux parties.
Dieu s’en est remis, étant éternel, ce qui lui confère un avantage considérable dans les procédures longues.
La France, en revanche, présente les symptômes caractéristiques du conjoint qui regrette son divorce mais refuse de l’admettre par orgueil, cette vertu nationale qui nous a fait gagner Austerlitz et perdre tout le reste.
Par la présente, il est donc humblement sollicité qu’il plaise au Tribunal de l’Histoire de bien vouloir ordonner la reprise de la vie commune entre la République française et la foi catholique, pour les motifs ci-après développés, et ce sans qu’il puisse y avoir lieu de s’offusquer.
Premier motif : l’échec patent de la vie en célibataire spirituel
La France, depuis qu’elle vit seule, a développé tous les travers du célibataire endurci.
Elle mange mal, elle dort mal, elle se laisse aller. Son intérieur est en désordre. Ses cathédrales fuient, ses églises croulent, ses calvaires s’effritent, et le budget qu’elle consacre à leur entretien est inférieur à celui qu’elle alloue à la communication du ministère de la Transition écologique, organisme dont la transition la plus remarquable fut celle de son propre nom, changé sept fois en vingt ans, exploit administratif qui ferait passer la querelle des Investitures pour un modèle de stabilité institutionnelle.
Comme tout célibataire qui se respecte, la France s’est jetée dans les bras de partenaires de substitution.
Elle a essayé le positivisme d’Auguste Comte, qui proposait de remplacer Dieu par l’Humanité avec une majuscule, ce qui revenait à remplacer le Créateur par la créature, permutation ontologique dont les résultats furent aussi convaincants que ceux d’un cuisinier qui remplacerait le beurre par la margarine : ça ressemble, ça tartine, mais le goût n’y est pas.
Elle a essayé le marxisme, qui proposait de remplacer Dieu par l’Histoire, laquelle devait inéluctablement conduire au paradis prolétarien. L’Histoire a conduit au Goulag, ce qui constitue un écart avec le prospectus initial suffisamment significatif pour caractériser un vice du consentement.
Elle a essayé le consumérisme, qui propose de remplacer Dieu par Amazon, la communion des saints par la livraison Prime et le paradis par un abonnement premium sans engagement.
Elle essaie actuellement l’écologie apocalyptique, qui a l’avantage sur les religions traditionnelles de promettre la fin du monde sans proposer de vie éternelle, ce qui est, convenons-en, un rapport qualité-prix assez médiocre.
Aucun de ces substituts n’a donné satisfaction.
La France les a tous essayés comme ces patients qui changent de médecin chaque mois en espérant que le prochain leur prescrira un remède indolore, et qui finissent par consulter un magnétiseur à Forcalquier.
Deuxième motif : la dégradation continue du domicile conjugal
Au moment de la séparation, en 1905, la France laissait à l’Église un patrimoine immobilier considérable : trente-six mille églises communales, soixante-dix cathédrales, plusieurs centaines de basiliques, chapelles, abbayes, prieurés, commanderies, oratoires et ermitages, représentant la plus grande collection architecturale de l’histoire de l’humanité, surpassant l’Égypte ancienne en volume, Rome antique en ambition, et la chaîne Accor en nombre de lits, puisque les monastères pratiquaient l’hébergement bien avant que le concept de « chambre d’hôtes » ne fût inventé par des Parisiens reconvertis dans le Luberon.
Ce patrimoine était alors en excellent état, entretenu par des fidèles qui avaient ce défaut incompréhensible de consacrer du temps et de l’argent à des choses qui ne leur rapportaient rien, comportement qualifié aujourd’hui d’irrationnel par les économistes comportementaux et autrefois de vertueux par les gens sensés.
En 2026, ce patrimoine s’effondre.
Littéralement.
Des clochers tombent. Des voûtes se fissurent. Des vitraux du treizième siècle, qui avaient survécu à la Guerre de Cent Ans, aux guerres de Religion, à la Révolution, aux deux guerres mondiales et à la pose de double vitrage dans les presbytères voisins, cèdent sous le poids de l’indifférence, ennemi plus redoutable que toutes les armées du monde réunies, car les armées détruisent par la force, tandis que l’indifférence détruit par l’abandon, et l’abandon est irréversible.
Un rapport sénatorial de 2024 estime à cinq mille le nombre d’églises menacées de destruction dans les quinze prochaines années. Cinq mille. Pour donner un ordre de grandeur, c’est davantage que le nombre de McDonald’s en France, ce qui signifie que nous aurons bientôt plus de restaurants servant des nuggets que d’édifices servant la messe, évolution que saint Thomas d’Aquin, s’il revenait parmi nous, qualifierait vraisemblablement de défaut de finalité, et que le Français moyen qualifierait de progrès.
Troisième motif : la prolifération incontrôlée des superstitions de remplacement
Nature et métaphysique ayant en commun l’horreur du vide, la disparition du catholicisme dans la vie publique française a été suivie, avec la ponctualité d’un huissier, par l’irruption de croyances alternatives dont le foisonnement eût émerveillé Frazer, consterné Voltaire et enrichi Molière.
La France de 2026 compte, selon les estimations les plus prudentes, trente mille astrologues en exercice, soit plus de deux fois le nombre de prêtres catholiques. Elle compte quatre mille sophrologues, huit mille naturopathes, douze mille magnétiseurs, un nombre indéterminé mais croissant de chamanes certifiés, de druides autoproclamés et de passeurs d’âmes LinkedIn, professionnels dont la fiche de poste eût intrigué le Bureau international du travail et dont la déclaration URSSAF constitue en soi un mystère plus épais que celui de la Trinité.
Le marché du « bien-être spirituel », appellation qui fait du sacré un produit de grande consommation comme on fait du parmesan industriel avec de la cellulose et du marketing, représente deux milliards d’euros annuels en France.
Deux milliards.
Saint François d’Assise avait fondé un ordre mondial avec un froc et une paire de sandales. Nos coachs en pleine conscience facturent cent vingt euros la demi-heure pour vous apprendre à respirer, activité que le nouveau-né maîtrise gratuitement dès la sortie du ventre maternel et que le moine bénédictin pratique depuis le sixième siècle en y ajoutant, luxe suprême, le chant grégorien.
Nous avons remplacé l’eucharistie par le brunch dominical, le confessionnal par le podcast thérapeutique, le chemin de Croix par le parcours client, la direction spirituelle par le coaching de vie, la retraite monastique par la digital detox, et le pèlerinage de Compostelle par la randonnée bien-être avec bâtons en carbone et application GPS. La forme est conservée, la substance est évaporée.
C’est comme boire du champagne sans alcool en regardant un feu d’artifice sur écran : tous les signifiants sont là, le signifié a déserté.
Quatrième motif : l’incapacité structurelle de la laïcité à répondre à la question « Pourquoi ? »
Un enfant de quatre ans pose en moyenne quatre cents questions par jour, dont la plus fréquente et la plus redoutable est « Pourquoi ? ».
La laïcité ne sait pas répondre à cette question. Elle sait répondre à « Comment ? ». Elle sait répondre à « Combien ? ». Elle sait répondre à « Quand ? » et même à « Où ? », quoique avec un délai de traitement de quatre à six semaines si la réponse implique une administration déconcentrée. Mais « Pourquoi ? », non.
La laïcité est muette devant le pourquoi, comme un distributeur de billets est muet devant une déclaration d’amour : ce n’est pas sa fonction, ce n’est pas son logiciel, ce n’est pas dans le cahier des charges.
Pourquoi sommes-nous au monde ? La laïcité ne sait pas.
Pourquoi souffrons-nous ? La laïcité ne sait pas.
Pourquoi mourons-nous ? La laïcité ne sait pas.
Pourquoi aimons-nous ? La laïcité ne sait pas.
Pourquoi faut-il être juste quand l’injustice est plus rentable ? La laïcité ne sait pas.
Pourquoi ne pas voler si personne ne regarde ? La laïcité ne sait pas.
Elle vous renvoie au Code pénal, lequel vous explique qu’il ne faut pas voler parce que c’est puni de trois ans d’emprisonnement, explication qui ne vaut que tant que le gendarme est dans les parages, ce qui, vu l’état des effectifs, laisse une marge d’action considérable.
Le catholicisme, lui, répond.
On peut contester ses réponses. On peut les trouver naïves, obsolètes, insatisfaisantes, contraires au consensus scientifique, incompatibles avec le matérialisme ambiant et insuffisamment sourcées selon les critères de Wikipédia. Mais il répond.
Il dit : vous êtes au monde parce que vous avez été voulus. Vous souffrez parce que le monde est blessé et que la blessure appelle la guérison. Vous mourez parce que la vie terrestre est un passage et non une destination. Vous aimez parce que vous êtes à l’image de Celui qui est amour. Vous devez être justes parce que la justice est l’ordre du réel, non une convention sociale révisable à chaque alternance politique.
Face à ces réponses, la laïcité oppose un haussement d’épaules et un renvoi vers le psychologue scolaire.
Que chacun juge de la concurrence.
Cinquième motif : le dimanche
Le dimanche est mort.
J’emploie le passé composé par charité, car le dimanche n’est pas mort d’un coup, proprement, comme un roi décapité ou un soufflé effondré, mais lentement, sournoisement, bureaucratiquement, par accumulation de dérogations légales, d’ouvertures dominicales autorisées, de « zones touristiques internationales » et de « zones commerciales » qui couvrent désormais la totalité du territoire à l’exception de quelques communes du Cantal où le dimanche survit, non par conviction religieuse, mais par absence de centre commercial, ce qui revient au même dans ses effets sinon dans ses causes.
Le dimanche, rappelons-le aux amnésiques et aux moins de trente-cinq ans, ce qui tend à se recouper, était le jour où la France s’arrêtait.
Pas par paresse.
Par sagesse.
Par cette intuition profonde, confirmée par toutes les traditions spirituelles de l’humanité et par n’importe quel médecin du travail non encore lobotomisé par le management participatif, que l’homme qui ne se repose pas ne travaille pas mieux, il travaille plus bêtement, et que la productivité sans le repos est comme l’inspiration sans l’expiration : ça ne dure que quelques secondes, puis ça tourne mal.
Constantin le Grand avait instauré le repos dominical en 321, non par bigoterie mais par génie politique, comprenant qu’un empire dont les sujets bossent sept jours sur sept finit par produire des sujets qui ne bossent plus du tout, par épuisement, par révolte ou par mort, les trois issues étant préjudiciables au PIB.
Aujourd’hui, le dimanche est un lundi bis.
On travaille, on consomme, on commande en ligne, on se fait livrer des sushis par un auto-entrepreneur à vélo qui n’a ni dimanche, ni samedi, ni jours fériés, ni convention collective, ni couverture sociale, ni la moindre idée de ce que signifiaient les mots « repos hebdomadaire » quand Léon XIII les prononça dans Rerum Novarumen 1891.
Le pape avait cent trente-cinq ans d’avance sur Deliveroo, ce qui confirme que l’infaillibilité pontificale n’est peut-être pas un concept si déraisonnable.
Sixième motif : le croissant
Je garde le meilleur pour la fin, car le meilleur, en matière de plaidoirie comme de repas, se sert au dessert, et le croissant est à la viennoiserie ce que la preuve irréfragable est au droit processuel : un argument devant lequel la partie adverse n’a d’autre ressource que le silence.
Le croissant, mes chers compatriotes, est un monument chrétien.
Sa forme en demi-lune n’est pas une fantaisie de pâtissier mais un trophée de guerre : il fut créé à Vienne en 1683 pour commémorer la victoire de Jean III Sobieski et de ses hussards ailés polonais sur les armées ottomanes de Kara Mustafa, victoire obtenue le 12 septembre, jour de la fête du Saint Nom de Marie, à la suite d’une messe célébrée à l’aube par Marco d’Aviano, capucin et bienheureux, qui avait juré au roi de Pologne que Dieu combattrait à ses côtés, promesse que Dieu honora, ce qui est, reconnaissons-le, un taux de réalisation contractuelle nettement supérieur à celui de nos promesses électorales.
Le croissant de lune était le symbole de l’Empire ottoman. Les boulangers viennois le mirent dans le four : symbole, bien avant Freud qui était également viennois, que la civilisation chrétienne savait sublimer ses pulsions agressives en pâtisseries, procédé thérapeutique considérablement plus sain que la psychanalyse et nettement moins onéreux.
Chaque jour, des Français mangent un symbole de la victoire chrétienne sur l’expansion ottomane. Ils le trempent dans leur café. Ils le déchirent avec les doigts. Ils en sèment les miettes sur la table du petit-déjeuner. Ils communient sans le savoir.
La France est catholique jusque dans sa pâte feuilletée, et la laïcité la plus féroce ne peut rien contre un argument beurré à 82 % de matière grasse.
Par ces motifs,
Vu la carence affective de la République privée de transcendance ;
Vu l’état de délabrement avancé des quarante-deux mille édifices cultuels français ;
Vu la prolifération incontrôlée des magnétiseurs, chamanes urbains et coachs en respiration holotropique ;
Vu l’incapacité constitutive de la laïcité à répondre à la question « Pourquoi ? » ;
Vu l’assassinat prémédité du dimanche avec circonstances aggravantes de récidive commerciale ;
Vu, enfin, et surtout, le croissant ;
Il est demandé au Tribunal de l’Histoire de bien vouloir :
Prononcer la caducité de la séparation prononcée le 9 décembre 1905 ;
Ordonner la reprise de la vie commune entre la France et la foi catholique, aux conditions de dignité, de liberté et de respect mutuel qui seyent à deux parties dont l’une a deux mille ans et l’autre l’éternité ;
Condamner la laïcité aux entiers dépens, y compris les frais de restauration des cathédrales, le coût psychologique du vide existentiel et le manque à gagner spirituel subi par quarante-deux générations de Français à qui l’on a fait croire qu’un dimanche au centre commercial valait une messe.
Le tout sous le bénéfice de l’exécution provisoire, nonobstant appel, car le temps presse et Dieu, quoique patient, ne l’est pas infiniment, comme en témoigne le Déluge, qui fut sa première et dernière mesure d’exécution forcée et dont les résultats dissuasifs se firent sentir pendant plusieurs millénaires.
Fait à Levallois-Perret, un dimanche, au son des cloches que personne n’écoute plus, en l’an de grâce 2026, formule que je maintiens par provocation, par fidélité et par cette conviction absurde, magnifique et raisonnablement argumentée qu’un pays qui commence sa journée en mangeant la victoire du Christ ne peut pas être aussi laïque qu’il le prétend.
Pièce jointe : un croissant. Frais. Au beurre.
Le requérant précise qu’il n’a pas dit son dernier mot, l’ayant réservé pour la plaidoirie, où il compte bien conclure par « Amen », ne serait-ce que pour le plaisir de voir le président du tribunal s’étrangler avec son Code de procédure civile.
François VANNESSON, Avocat
(Post LinkedIn du 23 mai 2026)

