
Mon fils aîné a quinze ans.
Il rentre du lycée le soir avec ce visage fermé que je reconnais, parce que c’était le mien, parce que c’est le visage de tout homme jeune à qui la réalité commence à apparaître telle qu’elle est et non telle qu’on la lui avait promise.
Je ne lui demande pas ce qui ne va pas. Ce qui ne va pas, je le sais. Ce qui ne va pas, c’est tout.
Je suis père de cinq. Le plus grand a quinze ans, la plus petite en a cinq.
Cinq otages donnés au siècle.
Cinq raisons de ne pas dormir qui n’ont rien à voir avec l’insomnie et tout à voir avec cette terreur douce, lancinante, que connaissent tous les parents et que les gens sans enfants prennent pour de l’inquiétude alors que c’est de l’amour poussé jusqu’à la maladie.
Chacun de ces cinq visages m’oblige.
Non pas au sens où ils me coûtent, ce qu’ils font, mais au sens où ils m’interdisent le mensonge.
Un homme sans enfants peut se permettre l’illusion. Un père, non. Un père doit dire ce qui est, parce que ce qui est va devenir le monde dans lequel ses enfants vivront après lui.
Ce monde, tel qu’il se présente en cet automne 2026, est une insulte à l’espérance.
Non pas parce qu’il est cruel. La cruauté a toujours existé et l’homme, avec une constance qui force l’admiration, a toujours trouvé le moyen de l’endurer.
Non pas parce qu’il est injuste. L’injustice aussi a toujours existé, et c’est même contre elle que les plus beaux sursauts de l’histoire se sont construits.
Ce monde est une insulte à l’espérance pour une raison plus profonde que la cruauté et plus grave que l’injustice : il ne propose rien.
Il ne tend vers rien.
Il n’appelle personne vers rien.
Il fonctionne. Il administre. Il régule. Il notifie. Il gère. Et au bout de cette gestion, au bout de ce fonctionnement parfait, au bout de ce corridor éclairé par des néons de procédures et tapissé de normes, il y a quoi ?
Rien.
Le néant tiède d’une civilisation qui a remplacé le but par le moyen et qui s’étonne, ensuite, que ses enfants mettent le feu au mobilier urbain.
Je ne les excuse pas. Je les comprends.
Ce n’est pas la même chose.
Les excuser serait leur faire l’injure de les traiter en irresponsables.
Ils ne sont pas irresponsables.
Ils sont désespérés.
Pas du désespoir romantique, grandiose, qui jette les hommes dans les batailles et les femmes dans les couvents.
Du désespoir moderne, le plus vil, le plus sournois, celui qui ne se connaît même pas comme tel : le désespoir du confort.
L’ennui total d’un être humain à qui l’on a tout donné sauf une raison de se lever.
L’angoisse sourde, continue, médicamentée, de celui qui possède tout et ne sert à rien.
Car tel est le diagnostic que personne ne pose, dans aucun cabinet médical, dans aucun ministère, sur aucune estrade de campagne, parce que le poser suppose de remettre en cause la totalité de ce qui a été construit depuis cinquante ans au nom du progrès : vos enfants et les miens ne sont pas malades.
Ils sont inutiles.
Non pas au sens économique du terme. Inutiles au sens métaphysique.
On ne leur a assigné aucune place dans l’ordre des choses.
On ne leur a confié aucune mission.
On ne leur a indiqué aucune direction.
On les a mis au monde, on les a nourris, vaccinés, scolarisés, orientés, évalués, diagnostiqués, et l’on attend maintenant, les bras croisés, qu’ils trouvent tout seuls la réponse à une question qu’on ne leur a même pas posée :
Pour quoi es-tu fait ?
L’école ne leur pose pas cette question.
L’école leur demande ce qu’ils veulent « faire plus tard », comme si l’existence était un catalogue de fonctions et la vocation un choix de menu.
L’État ne leur pose pas cette question.
L’État les administre, les subventionne, les encadre, les accompagne, les surveille, avec la sollicitude étouffante d’une mère qui confondrait aimer et étouffer.
Les politiques ne leur posent pas cette question.
Les politiques leur parlent en euros. Pouvoir d’achat, allocation, budget, formation, dispositif, guichet. Comme si un être humain de vingt ans pouvait se satisfaire d’un taux, d’une prime, d’un barème. Comme si la soif d’absolu qui brûle dans un corps jeune se contentait d’un aménagement fiscal.
Et voici que par-dessus cette faillite, cette immense faillite silencieuse, arrive la machine.
L’intelligence artificielle ne menace pas leurs emplois. Elle menace l’unique justification que le système leur proposait encore.
On leur disait : apprends, et tu seras utile.
La machine apprend mieux.
On leur disait : forme-toi, et tu auras ta place.
La machine a la place.
On leur disait : sois compétent, et la société te récompensera.
La machine est plus compétente, et elle ne demande ni salaire, ni congé, ni sens.
Que reste-t-il ?
Que reste-t-il quand la dernière promesse a été trahie, quand le dernier contrat a été rompu, quand le dernier mensonge a été mis à nu ?
Il reste l’homme.
L’homme nu, dépouillé de ses fonctions, de ses titres, de ses compétences certifiées, de tout ce dont le siècle l’avait revêtu pour le rendre présentable sur le marché.
L’homme tel qu’il est.
Tel qu’il a toujours été.
Tel que le connaissaient les Grecs qui l’avaient appelé animal politique, les médiévaux qui l’avaient appelé créature, et les modernes qui l’ont appelé consommateur, ce qui en dit plus long sur les modernes que sur l’homme.
L’homme, quand il est nu, quand on lui a tout ôté, n’est ni un agent économique, ni un processeur biologique, ni un profil algorithmique.
L’homme est un être capable de donner sa vie pour un autre.
C’est sa définition.
Non pas une définition parmi d’autres, interchangeable, révisable, soumise au vote.
Sa définition.
Ce qui le sépare de toute chose existante dans l’univers connu.
La pierre ne se donne pas. L’animal ne choisit pas de se donner. La machine ne se donnera jamais.
L’homme seul, l’homme debout, l’homme libre, décide un matin que quelque chose vaut plus que lui et agit en conséquence. Et dans cet acte, dans ce « oui » prononcé devant ce qui le dépasse, il accomplit sa nature comme le feu accomplit la sienne en brûlant.
Sauf qu’on lui a retiré le combustible !
On a retiré à vos enfants et aux miens tout ce qui permet au feu intérieur de prendre.
On a retiré le devoir, au motif qu’il était contraignant.
On a retiré le sacrifice, au motif qu’il était suspect.
On a retiré l’obéissance, au motif qu’elle était servile.
On a retiré la patience, au motif qu’elle était ennuyeuse.
On a retiré l’effort sans récompense immédiate, au motif qu’il était frustrant.
On a retiré la transcendance, au motif qu’elle était naïve.
On a retiré la mort, au motif qu’elle était anxiogène.
On a retiré le silence, au motif qu’il était vide.
On a retiré la solitude, au motif qu’elle était pathologique.
Et quand on a eu tout retiré, on a constaté avec stupeur que le feu ne prenait plus. Que les gamins étaient tristes. Anxieux. Médicamentés. Perdus. On les a envoyés chez le psychologue. Le psychologue a diagnostiqué un trouble. Le médecin a prescrit un comprimé. Le comprimé a éteint la douleur. La douleur éteinte, personne n’a plus cherché la cause.
La cause est là, pourtant, si évidente qu’il faut une intelligence considérable pour ne pas la voir : on ne vit pas sans raison de vivre. Et une raison de vivre n’est pas un motif de satisfaction. Ce n’est pas un plaisir, un confort, un agrément, un loisir. Une raison de vivre est toujours, dans son principe, une raison de souffrir. Parce que ce qui vaut la peine de vivre est précisément ce qui coûte, ce qui engage, ce qui oblige, ce qui arrache à soi-même et projette vers quelque chose dont on ne maîtrise pas l’issue.
Aimer coûte.
Engendrer coûte.
Élever coûte.
Construire coûte.
Apprendre coûte, quand on apprend pour de vrai, c’est-à-dire en acceptant de ne rien comprendre pendant des mois et de persévérer dans l’obscurité jusqu’à ce que la lumière vienne, si elle vient.
Défendre coûte.
Soigner coûte.
Transmettre coûte.
Rester fidèle coûte, surtout quand la fidélité n’a plus de témoin.
Obéir à sa conscience quand sa conscience dit le contraire de ce que tout le monde pense : voilà le prix le plus élevé qu’un être humain puisse payer.
Ce que je veux pour mes enfants, ce que je veux pour les vôtres, ce que je veux pour tous les enfants de ce pays au point d’en écrire la nuit à 00h47 comme un insensé, ce n’est pas qu’ils soient heureux. Le bonheur est une conséquence, pas un programme. On ne vise pas le bonheur. On vise le bien, le vrai, le juste, le beau, et le bonheur vous tombe dessus par surcroît, un soir, sans prévenir, comme une récompense que vous n’aviez pas demandée et que vous n’auriez pas obtenue en la demandant.
Ce que je veux, c’est qu’ils servent.
Qu’ils servent quelque chose de plus grand qu’eux. Que ce quelque chose s’appelle famille, métier, village, art, patrie, prochain, ou d’un nom plus ancien encore que je n’ai pas besoin de prononcer pour que ceux qui le portent me comprennent.
Qu’ils plient le genou, non pas devant un homme, jamais devant un homme, mais devant ce qui, dans l’homme, excède l’homme et le rend capable de toucher l’éternel avec ses mains périssables.
Qu’ils découvrent, par l’expérience et non par le discours, que le don de soi n’est pas une perte mais un gain, le seul gain que le temps n’entame pas, le seul que la mort n’annule pas.
Il y a dans ce pays, enfoui sous les décombres de l’administration, du consumérisme et de la lâcheté politique, un trésor que personne n’a volé parce que personne ne sait plus qu’il existe.
Ce trésor, c’est une mémoire.
La mémoire d’un peuple qui a su, pendant des siècles, ce que servir voulait dire.
La mémoire de moines qui asséchaient des marécages pour nourrir des inconnus.
La mémoire de femmes qui tenaient des exploitations à bout de nerfs pendant que leurs hommes pourrissaient dans des tranchées.
La mémoire de médecins qui traversaient la nuit pour un enfant fiévreux au fond d’un vallon sans route.
La mémoire de soldats de vingt ans, l’âge de vos enfants étudiants, qui acceptaient de ne pas revenir pour que d’autres, qu’ils ne connaîtraient jamais, puissent un jour se plaindre du manque de moyens dans une salle chauffée.
Cette mémoire n’est pas morte. Elle dort.
Elle dort sous la couche de bruit, de confort et de cynisme dont l’époque l’a recouverte, et elle attend, avec l’obstination des graines enfouies dans les sols gelés, le moment où quelqu’un aura le courage de la réveiller.
Ce courage, je ne le cherche pas chez un candidat. Je ne le cherche pas dans un programme. Je ne le cherche pas dans une institution, un parti, un appareil, un expert.
Je le cherche chez un gamin de seize ans qui, un matin, au lieu de retourner un conteneur, prendra un seau de peinture et repeindra le mur de son école. Non pas parce qu’on le lui a demandé. Parce que le mur est sale et que c’est son mur, et que son honneur, qu’il ne sait pas encore nommer ainsi mais qu’il porte déjà en lui comme on porte un organe, lui interdit de passer devant sans rien faire.
Ce gamin fera plus en une heure que tous les ministres de l’Éducation nationale réunis depuis 1981.
Parce qu’il aura fait une chose que la machine ne fera jamais, que le budget ne fera jamais, que le système ne fera jamais : un acte gratuit.
Un geste sans retour.
Un don de soi sans contrepartie, sans public, sans applaudissement, sans story.
Un geste d’une banalité totale et d’une noblesse absolue.
Un geste qui dit, sans un mot, à la face du monde : je suis là, je suis capable, je suis responsable, et je refuse de m’asseoir quand quelque chose doit être fait.
C’est ce geste-là que j’attends. De mes enfants. Des vôtres. De tous les enfants de ce pays fatigué.
Pas la révolution.
Pas le grand soir.
Pas le programme en douze points.
Pas la primaire.
Pas le second tour.
Pas le plan Marshall de la jeunesse.
Le geste. Le premier geste. Celui qui ne coûte rien qu’un effort de volonté et qui change tout parce qu’il prouve, à celui qui le pose et à tous ceux qui le voient, qu’un être humain peut encore décider, de sa propre autorité, sans qu’on le lui commande, sans qu’on le lui rémunère, sans qu’on le lui notifie, de faire le bien.
Simplement. Obstinément. Gratuitement.
Un peuple qui retrouve le goût du geste gratuit est un peuple sauvé.
Pas un peuple riche. Pas un peuple puissant. Pas un peuple « compétitif », Dieu nous garde de ce mot. Un peuple vivant. Un peuple en qui la sève circule encore, en qui la mémoire travaille encore, en qui le grain jeté en terre n’a pas fini de germer.
Ce peuple, c’est nous.
Si nous le voulons.
Il est 2h35, il faut que j’arrête cette lettre comme je l’ai ouverte : en père.
Mon fils a quinze ans. Son réveil sonnera dans quatre heures, il partira au lycée une heure plus tard.
Je ne sais pas quel monde l’accueillera dans dix ans, ni même quel pays. Je ne sais presque rien de ce qui l’attend.
Mais je sais ce que je lui dois.
Non pas un monde meilleur.
Un homme debout. Un homme qui sait que sa vie ne lui appartient pas tout entière et que la part qu’il en donne est la seule qu’il gardera.
Debout, les enfants.
Il va faire grand jour.
On vous attend.
François VANNESSON, avocat
(Post LinkedIn du 9 octobre 2026)
