Je ne vous souhaite pas une bonne année

François Vannesson

François Vannesson

Là où le droit exige rigueur, l’écriture appelle justesse : j’exerce les deux.

Je ne crois plus à ces formules qu’on débite machinalement au coin d’un mail, entre deux statistiques, ou juste après avoir refermé les rideaux de la veille.

Il y a dans ces vœux automatiques une forme de lâcheté douce, une habitude de dire sans penser, un réflexe de politesse derrière lequel se dissimule trop souvent le renoncement à tout dire vraiment.

Non, je ne vous souhaite pas une bonne année. Je vous écris, simplement, parce que quelque chose en moi refuse de laisser 2026 commencer comme si de rien n’était.

Comme si tout allait bien. Comme si le monde ne se consumait pas à force de confusion, d’épuisement et de consentement tiède.

Comme si l’on pouvait, une fois de plus, fêter, trinquer, relancer, résilier, planifier, liker, méditer, optimiser, oublier. Comme si ce que nous avons vécu, ce que nous vivons, n’appelait pas autre chose qu’une suite.

Car voilà bien le mot interdit : autre chose.

Pas une continuité. Pas une amélioration. Pas une évolution naturelle du programme. Mais une bifurcation. Un sursaut. Une rupture intérieure.

Alors je vous le dis comme je le pense, sans emphase, sans fard : je ne vous souhaite pas ce qu’on vous sert chaque mois de janvier comme une part de galette sous vide.

Je ne vous souhaite ni la santé, ni la chance, ni le succès. Je ne vous souhaite pas de trouver l’amour, de monter en grade, d’avoir une promotion ou d’être enfin reconnu.

Je vous souhaite plus.

Je vous souhaite mieux.

Je vous souhaite plus rude.

Je vous souhaite de ne pas trahir.

Pas seulement vos idées. Pas seulement vos engagements. Mais vous-même, dans ce que vous avez de plus exigeant, de plus profond, de plus immobile. Ce lieu-là que personne ne voit mais où tout se décide.

Je vous souhaite de ne pas plier par fatigue, ni de vous vendre par lassitude. De ne pas vous arranger avec les puissants, ni avec les modes, ni avec les troupeaux qui bêlent des slogans prêts à l’emploi.

Je vous souhaite de tenir, même quand tout cède. De dire non, même à voix basse. De vous lever, même sans témoin.

Je vous souhaite le silence fécond que l’époque méprise, et la parole rare mais tranchante que l’époque redoute.

Je vous souhaite l’humour sans vulgarité, la colère sans haine, la fidélité sans publicité.

Je vous souhaite de ne pas faire carrière dans le renoncement, ni dans le consensus, ni dans l’ironie systématique des impuissants heureux de s’en moquer.

Je vous souhaite des amitiés qui tiennent sans justification, des promesses qu’on n’oublie pas quand tout devient plus simple, des blessures qui ne vous ferment pas, et des émerveillements qui vous traversent sans bruit.

Je vous souhaite de croire en Dieu, si vous le pouvez encore, et de le chercher sans tricher, si vous ne le pouvez pas.

Je vous souhaite de désirer des choses qu’on ne vous propose plus : la vérité nue, le courage silencieux, le don sans retour, l’héroïsme caché, la grandeur non monétisable.

Je vous souhaite de vous taire quand il faut se taire, et de parler quand il faut parler, même si cela vous coûte.

Je vous souhaite de ne pas céder à l’époque, ni à ses injonctions inversées, ni à ses séductions masquées, ni à son relativisme bien élevé.

Je vous souhaite d’aimer la beauté, la lenteur, la profondeur, même si elles ne payent pas. Surtout si elles ne payent pas.

Je vous souhaite de rester entiers dans un monde qui trie les morceaux.

Je vous souhaite de ne jamais devenir un produit de plus dans une vitrine de trop. De vivre comme une question qu’on n’a pas encore su réduire. De mourir sans avoir été domestiqué.

Je vous souhaite enfin de ne jamais oublier que vous êtes attendus. Non pas par le système. Mais par ceux qui souffrent en silence et n’ont plus personne à qui croire.

Par ceux qui tombent et cherchent un regard qui ne juge pas.

Par ceux qui espèrent encore, mais ont peur de l’avouer.

Je vous souhaite d’être ce regard-là, ce cœur qui ne recule pas, cette présence qui ne se vend pas, ce souffle qu’on n’étouffe pas.

Et si vous chutez, ce que je vous souhaite aussi, car il faut bien chuter pour devenir vrai, je vous souhaite de vous relever du bon côté. Pas celui du confort. Celui de la lumière.

Et maintenant, puisqu’on ne vit pas seuls, puisqu’on n’est pas des bulles errantes dans un océan liquide d’individualisme performant, il me faut dire un mot de la France.

Non pas la France fantasmée. Non pas celle des panneaux publicitaires, des campagnes présidentielles ou des manuels de propagande en usage dans certaines rédactions. Mais la France réelle. Celle qu’on aime même quand elle vous oublie. Celle qu’on refuse de vendre, même quand elle semble s’être perdue.

Je ne souhaite pas à la France d’être compétitive. Je lui souhaite d’être juste.

Je ne souhaite pas qu’elle rayonne. Je lui souhaite qu’on la regarde à nouveau droit dans les yeux.

Je ne souhaite pas qu’elle soit innovante, agile, transformée, restructurée. Je souhaite qu’elle se souvienne.

Qu’elle se souvienne de ce qu’elle a promis au monde. Qu’elle se souvienne des mots qui l’ont faite, des morts qui l’ont tenue, des silences qui l’ont protégée, des clochers, des seuils, des pierres, des mains, de l’odeur des livres et des forêts, des serments chuchotés au fond des cœurs quand l’honneur n’était pas un concept mais une dette.

Je souhaite à la France de retrouver ses paysans, ses maîtres d’école, ses ouvriers, ses vieux cafés, ses libraires, ses prêtres qui croient encore, ses soldats qui n’attendent rien, ses mères qui élèvent debout, ses enfants qui savent dire merci.

Je lui souhaite des dirigeants qui parlent moins et décident mieux, des élites qui pensent France avant de penser Europe, carrière ou réputation, des artistes qui dérangent au lieu de quémander, des journalistes qui éclairent sans manipuler, des magistrats qui jugent en conscience, des instituteurs qui instruisent sans trembler, des policiers qui protègent avec honneur, des prêtres qui prient sans honte, des citoyens qui se lèvent quand on les appelle, même s’ils sont seuls.

Je ne souhaite pas à la France de tout réussir. Je lui souhaite de ne plus se trahir.

Je lui souhaite de savoir ce qu’elle veut transmettre, et de l’assumer. De ne pas tout ouvrir par fatigue, ni tout fermer par peur. Mais de choisir.

Choisir ce qu’elle protège. Ce qu’elle nomme. Ce qu’elle pardonne. Ce qu’elle refuse.

Je souhaite à la France de faire à nouveau trembler les imposteurs et rêver les justes.

Qu’elle soit inconfortable pour les puissants, mais accueillante pour les blessés.

Qu’elle n’écrase personne, mais qu’elle n’accepte plus d’être piétinée.

Et je vous souhaite, à vous qui vivez en elle, de ne pas en avoir honte.

Même si elle vous déçoit. Même si elle vous fait mal. On ne quitte pas une mère parce qu’elle tombe. On la relève. On ne brûle pas sa maison pour se réchauffer. On la restaure.

Alors oui, je vous le dis à présent : bonne année 2026. Mais pas dans le sens mou, fade et fonctionnel.

Bonne année comme on entre en résistance. Bonne année comme on entre dans la mer en hiver : avec appréhension, avec courage, avec cette tension du corps qui sait que ça va piquer, mais qui y va quand même.

Bonne année à ceux qui vont tenir quand d’autres s’effondreront.

Bonne année à ceux qui diront non sans violence, mais sans retour.

Bonne année à ceux qui n’ont plus rien à prouver, mais encore tout à servir.

Bonne année à la France, si elle entend encore, si elle respire encore, si elle espère encore.

Et si elle n’espère plus, alors espérons pour elle.