Il était une fois… une chambre froide

 

 

Ils l’ont fait.

Ils ont transformé l’union la plus antique, la plus féconde, la plus sérieusement joyeuse de l’histoire humaine – le mariage – en une bouillie juridico-sentimentale à base d’affects lyophilisés, d’engagements dégraissés, et de déclarations d’amour administrativement réversibles.

Autrefois, le mariage unissait deux âmes, deux corps, deux familles, deux patrimoines, deux intelligences, deux sueurs nocturnes.

Désormais, c’est un dispositif inclusif de cohabitation idéologique à géométrie affective variable, régi par l’article 215 modifié, sous le haut patronage de Clémentine Autain et de la vice-bâtonnière du barreau de Paris.

Le mariage ?

On a désossé l’animal. Ne reste que la peau tendue sur un cintre. Une farce molle. Une interface contractuelle en mode dégradé. Un menu vegan sans protéines.

Et gare à celui qui oserait rappeler que, jadis, le mariage impliquait aussi une vie charnelle, une communion des corps, une jubilation incarnée ! Le malandrin serait voué aux gémonies médiatiques pour apologie de la lubricité conjugale.

Car l’ennemi public numéro un, désormais, c’est le désir conjugal.

Suspect par nature. Condamné à prouver son innocence.

Dans les bancs de l’Assemblée, entre deux postillons de vertu, on a décrété qu’il fallait « abolir le devoir conjugal », ce monstre, cet hydre, ce dinosaure sexiste encore tapi, dit-on, dans les caves humides du Code civil.

Problème, ce devoir n’existe pas.

Détail technique.

Qu’à cela ne tienne, on l’abolira quand même.

On a bien supprimé Dieu du préambule de la Constitution européenne, on peut bien effacer un fantôme du Code Napoléon.

L’idéologie n’a pas besoin de réalité : elle la devance, l’anticipe, la remplace.

Ainsi, dans une gymnastique sémantique digne des plus grands fakirs du verbe, on a retiré au mariage ce qui faisait précisément sa spécificité : le fait d’être un cadre juridique et anthropologique pour une union féconde, incarnée, différenciée.

Ce n’était pas une fusion de sentiments floconneux dans une grande marmite de velours sentimental.

C’était un pacte. Un engagement. Un acte de civilisation.

Et accessoirement, un lieu de jouissance, de chair, de grognements, de sueurs partagées et de regards alanguis entre deux êtres qui avaient juré fidélité.

Mais chut.

Le sexe dans le mariage ?

Haro sur le coït institutionnel !

Car le vrai projet, on l’aura compris, n’est pas de libérer les époux, mais de neutraliser l’institution. De rendre le mariage parfaitement interchangeable avec tout et n’importe quoi : colocation, amitié améliorée, pacs fluide, bail affectif reconductible tacitement tous les deux ans.

Tout sauf un engagement structurant, orienté vers le don mutuel, la famille, la transmission. On nous avait promis l’ouverture. On nous a livré la dilution.

Ce mariage nouvelle génération, c’est un peu comme un camembert sans lait, un procès sans juge, un roman sans verbe. Le mot est là, mais vidé de son contenu.

On parle de mariage, mais on entend : pacte de non-agression entre adultes sensibles. Il faut dire que la passion ne passe plus le contrôle technique. Trop d’émissions. Trop de frottements. Trop de différences. Trop de risques. Alors on recode le logiciel. On désérotise l’amour. On désubstantialise l’union. On légifère l’eunuque et on suspend l’étreinte au consentement signé, horodaté, validé par tiers de confiance.

Et comme toujours, c’est au nom de la liberté qu’on nous enchaîne. Au nom de l’égalité qu’on disloque la complémentarité. Au nom du progrès qu’on restaure la stérilité affective en valeur républicaine.

On est prié d’aimer, certes, mais sans insister. De désirer, mais sans pressentir. D’unir, mais sans s’enlacer. De jurer fidélité, mais sans étreinte. Une fidélité de cabinet d’expertise-comptable, avec tableur affectif et planning d’intimité à validation trimestrielle.

Et dans le fond, ce n’est pas une réforme. C’est une réécriture. Une falsification historique. Un révisionnisme nuptial. Car l’histoire du mariage, depuis les Grecs, les Hébreux, les Romains, les Gaulois poilus et même les Wisigoths, n’a jamais séparé l’union conjugale de la dimension sexuelle. Ce n’était pas une option. Ce n’était pas une commodité. C’était la substance même du lien. Le lit nuptial n’était pas un décor, mais un autel. Et le coït, une liturgie sans parole.

Or, nos déconstructeurs en charentaise nous expliquent que tout cela était un leurre patriarcal. Que les femmes sont libérées dès lors qu’on efface leur désir conjugal, qu’on renvoie les maris à leur onanisme numérique, qu’on suspend la caresse au bon vouloir d’une autorisation préalable.

Ils veulent sanctuariser le consentement comme s’il s’agissait d’un vaccin. Il faudra bientôt trois tampons et deux doubles authentifications pour s’embrasser sans rétroactivité juridique.

Leur but ultime ?

Fabriquer un mariage sans sexe, une famille sans engendrement, un amour sans incarnation. Bref, une société sans corps.

Le fantasme du progressisme froid : des citoyens neutres, sans hanches, sans racines, sans attaches, que l’on pourrait empiler dans des utérus artificiels ou des unités d’habitation connectées, en désactivant le désir comme on coupe le Wi-Fi.

Mais le mariage, ce n’est pas un plugin de bienveillance dans une relation open source. C’est une alliance charnelle, exclusive, féconde, exigeante, enracinée dans le réel. Et si ce modèle ne convient plus aux progressistes en peignoir, grand bien leur fasse : qu’ils en inventent un autre. Qu’ils le nomment différemment. Qu’ils le codifient, l’encadrent, le contractualisent. Mais qu’ils nous laissent le droit d’avoir un vrai mariage.

Avec tout ce qu’il comporte d’offrande, de devoir, de plaisir et de sacrifice.

Car si le mariage n’implique plus ni chair, ni fidélité, ni don, ni transmission… alors il ne mérite même plus le nom qu’ils s’évertuent à profaner. Ce n’est plus un lien, c’est un label. Une étiquette sentimentale. Un hologramme juridique. Un faux ami.

Car à force de vider les mots de leur sève, ils finiront par ne plus désigner que le vide. Ils ont fait du mariage un ersatz d’engagement, un festival de clauses léthargiques, une convention collective de co-dodo sans tendresse.

Ils ont reprogrammé l’union nuptiale façon CNIL : recueil explicite, revocable, contextuel et documenté du consentement à la caresse.

L’amour, ce n’est plus un abandon, c’est une autorisation RGPD.

Demain, pour faire l’amour à votre femme, il vous faudra un QR code, un tiers-huissier et un formulaire en ligne. Et encore : l’acte devra être homologué par un comité d’éthique genrée, validé par une Cellule Vigie-Langage, et effectué dans une pièce équipée d’une « lumière inclusive ».

Le missionnaire sera déclaré hétérocentré. La levrette, réactionnaire. Le face-à-face, soupçonné d’oppression.

Ne resteront autorisés que les câlins latéralisés en visio, et les frôlements affectifs sous contrôle d’un médiateur de couple labellisé par la Délégation interministérielle à l’égalité dans l’intimité.

Mais alors, me direz-vous, que reste-t-il du mariage ?

Rien.

Un artefact administratif. Un agrégat de bons sentiments sans viscères. Une espèce de pacte socialement validé de non-agression émotionnelle.

Plus de transmission, plus d’obligation, plus de verticalité, plus de chair. Juste deux égos synchronisés, comme deux applications Bluetooth mal connectées, chacun vivant dans sa bulle thermique sous un même toit avec droit de retrait affectif permanent.

Et pourtant, l’histoire hurle.

Le mariage fut pendant des millénaires un acte fondateur. Le socle des cités. Le berceau des peuples. Le lieu de l’alliance entre le masculin et le féminin, entre l’ordre et la fécondité. Il impliquait la fidélité, la protection, le don mutuel, la responsabilité réciproque, l’union des corps dans une communion des destinées. Il liait le désir à la parole, la sexualité à l’engagement, la liberté à la promesse. Il n’était pas un fantasme, il était une école. Une traversée. Une aventure où l’on acceptait de se donner à l’autre, tout entier y compris dans sa nudité, dans sa vulnérabilité, dans sa sueur.

Mais nos petits tailleurs de lois ont remplacé cela par des slogans flasques. Ils veulent « libérer l’intimité » en la désincarnant.

Ils confondent le refus de la violence avec l’abolition du lien. Ils veulent abolir le devoir de se donner, au motif que certains le pervertiraient.

Logique absurde : abrogeons la parole parce que certains mentent. Supprimons l’argent parce que certains volent. Détruisons les ponts parce qu’ils peuvent s’effondrer.

Et pendant ce temps, des milliers de femmes pleurent parce qu’elles ne sont plus désirées. Des maris s’étiolent dans la solitude affective. Des couples s’éteignent dans la politesse distante.

Mais tout cela, personne n’en parle. L’impuissance conjugale est une honte muette. Le désert du lit conjugal est une douleur sans voix. Car le progrès a décrété que le désir devait être optionnel, qu’il fallait aimer l’autre sans jamais l’incarner, qu’il fallait cohabiter sans se frôler, sans s’étreindre, sans se brûler.

Alors je réclame un droit.

Le droit au vrai mariage. Pas celui qu’ils ont désossé, désinfecté, déshumanisé.

Non.

Un nouveau contrat ou plutôt, un ancien revenu de l’exil.

Un pacte de fidélité, de don, de vérité, de chair, de fécondité. Une union charnelle, enracinée, offerte. Une alliance des corps et des âmes, où l’on s’engage à se désirer, à se donner, à porter ensemble la charge du monde et les fruits de l’amour.

Et que les autres, ceux qui veulent l’amitié contractuelle, l’union sans promesse, le partage de frigo sans partage de peau, qu’ils créent leur propre formule. Appelez cela « pacte affectif solidaire », « union de coexistence consentie », « binôme de soutien affectif intermittents ». Mais qu’ils rendent le mot mariage. Qu’ils le libèrent de cette camisole idéologique. Qu’ils le restituent à ceux qui veulent encore vivre, aimer, engendrer, s’unir dans la totalité du don.

Parce qu’un mariage désincarné est un mensonge. Une imposture. Un décor Ikea sans vis. Un théâtre sans acteur. Un autel vide. Et si l’on veut vraiment respecter les femmes, les vraies, pas les archétypes militants, alors il faut leur rendre le droit d’être désirées. De s’abandonner sans crainte. D’aimer sans soupçon. De donner leur corps sans être jugées, ni par les féministes puritaines ni par les sociologues en chaussons.

À celles-là, à celles qui veulent un mari qui les aime, les touche, les embrasse, les relève, les regarde avec faim, je dis : votre désir est légitime. Votre plainte est juste. Votre rêve est saint.

Et je dis aux législateurs : reprenez vos textes, vos amendements, vos petits couteaux idéologiques. Et laissez-nous aimer. Avec tout. Avec nos mains, nos souffles, nos serments.

Laissez-nous un espace pour la tendresse rugueuse, la sensualité fidèle, la chair offerte.

Laissez-nous un droit au vrai mariage.

Ou, à défaut, qu’ils nous inventent un nouveau mot.

Mais qu’ils cessent de profaner celui-là.