L’intervention du général d’armée aérienne Fabien Mandon, chef d’état-major des armées (CEMA) en titre, lors de l’assemblée des maires de France, a fait l’effet d’un coup de canon dans les consciences des Français qui l’ont entendue et écoutée. Catherine Vautrin, l’improbable ministre de la Défense, a certes défendu le général, mais ses déclarations ont surtout provoqué de la stupeur, de la colère et de l’incompréhension. Analyse de Jean Emera, officier de cavalerie.
Polémia
Menace russe : un leitmotiv depuis juillet 2025
Si l’on se donne la peine de regarder quelles sont les attributions du CEMA (Section 1 : Responsabilités générales du chef d’état-major des armées – Articles R*3121-1 à D3121-20-1 – Légifrance), on peut considérer que ses déclarations sont un écho de ses attributions. Entre autres, par exemple : « Il participe à la définition de la politique des ressources humaines du ministère. Au sein des armées et des organismes interarmées, il est responsable de la mise en œuvre de cette politique, de la condition militaire et du moral. » Ce qui a peut-être été négligé lors de ces nombreuses levées de boucliers suscitées par ses déclarations est que celles-ci s’inscrivent dans une logique que nous avons trop tendance à oublier.
Le général Mandon est logique avec lui-même. Il déroule ce pour quoi le président l’a nommé. Il était chef du cabinet militaire de la présidence de la République, quand la Revue nationale stratégique (RNS) pour l’année 2025 a été révisée sur décision d’Emmanuel Macron. En effet, le 20 janvier 2025, le président a annoncé cette révision de la RNS de 2022, afin que soient définis « les contours de notre défense globale et du réarmement, y compris moral ». De février à juin 2025, la préparation de la RNS 2025 a été organisée par le secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), en associant l’ensemble des ministères et en consultation des commissions parlementaires en charge de la Défense — dont le ministre en charge était Sébastien Lecornu, actuel Premier ministre. Ce document dresse le panorama de l’environnement de défense et de sécurité de la France, aussi bien national qu’international, et identifie les enjeux stratégiques, opérationnels et capacitaires auxquels la France sera confrontée dans les prochaines années. Publié le 14 juillet 2025, ce document, dont seule une partie a été rendue publique, fait suite donc à celui de 2022.
On trouve dans cette revue de 2025 que « la principale menace identifiée pour la France et les pays européens est désormais celle d’une guerre ouverte contre le cœur de l’Europe d’ici 2030. Cette menace implique que la France soit armée matériellement et moralement en 2030, pour faire face et gagner, avec ses alliés et partenaires, une guerre majeure de haute intensité ». Fermez le ban…
D’un CEMA l’autre
Peut-on oublier que le général Burkhard, le précédent CEMA, avait déclaré que la France était considérée comme leur principal ennemi par la Russie ? Et il avait ajouté le 11 juillet 2025 que la Russie constituerait une vraie menace avant 2030. Mais se focaliser uniquement sur la Russie serait réducteur : « La France et l’Europe sont confrontées à d’autres défis : attaques contre le modèle européen de démocratie libérale, guerres au Moyen-Orient pouvant dégénérer en un conflit généralisé dans la région, ambition de la Chine de devenir la première puissance mondiale, pivot vers l’Indopacifique de la politique étrangère des États-Unis », précisait l’ancien patron de la Légion étrangère… qui se montrait beaucoup moins disert sur la gestion de l’immigration constituant, avec ses corollaires dont le narcotrafic, un danger plus prégnant.
En effet, les termes employés dans la RNS 2025, document de base sur la Défense nationale, sont sans équivoque : « La principale menace pour la France et les Européens est celle posée par le risque d’une guerre ouverte contre le cœur de l’Europe » initiée par la Russie qui « a multiplié les actions hostiles vis-à-vis de la France et de ses partenaires européens en deçà du conflit direct : posture d’intimidation nucléaire, ingérences dans le champ informationnel, cyberattaques, […], velléités d’ingérence dans les processus électoraux, […] ». Au-delà, les objectifs géopolitiques mondiaux de la Russie se traduisent dorénavant par une « politique d’influence agressive » en Afrique et au Moyen-Orient et par l’activation de « leviers d’action hostiles […] sur de nouveaux terrains (Arctique ou Grand Nord, espace exo-atmosphérique, fonds marins) ». Impressionnant de clairvoyance…
Il faut aussi citer la très forte pression mise par les États-Unis de Donald Trump sur les membres européens de l’OTAN pour qu’ils augmentent considérablement leurs dépenses militaires (5 % du PIB à l’horizon 2035).
La RNS 2025 formule également le retour au premier plan de la dissuasion nucléaire : « L’environnement stratégique se caractérise par une centralité réaffirmée de l’arme nucléaire dans le jeu des puissances, du fait de trois évolutions parallèles : les actions déstabilisatrices de certains États dotés [de l’arme nucléaire] ; les crises de prolifération nucléaire ; le délitement des instruments de non-prolifération, de désarmement et de maîtrise des armements, qui ne permet pas d’enrayer ces dynamiques préoccupantes. » Dans le même temps, « la Chine a poursuivi l’effort d’expansion considérable de son arsenal nucléaire, dans toutes les composantes de sa triade, tout en continuant de réaffirmer sa doctrine de non-emploi en premier ».
Enfin, elle tire la conclusion suivante de l’accélération du basculement stratégique mondial dont « l’évolution oblige la France à s’adapter, de manière simultanée, à l’urgence immédiate en accélérant son réarmement global, à se préparer à l’hypothèse d’un engagement majeur de haute intensité dans le voisinage de l’Europe à horizon 2027-2030, parallèle à une hausse massive des attaques hybrides sur son territoire ». Rien que ça…
Quand Fabien Mandon attaquait la Commission européenne
J’avais été personnellement très surpris par la déclaration de Fabien Mandon devant les maires, parce que peu de temps avant, de passage devant la Commission de la Défense du Sénat (14.10.25), il avait tenu des propos très acerbes sur les décisions de Bruxelles concernant la chose militaire. Il avait déclaré abruptement que ce n’était pas à la Commission européenne de définir le besoin militaire… (« Général Mandon : « Ce n’est pas à la Commission européenne de définir le besoin militaire ! » – Zone Militaire »). Des propos qui n’avaient pas dû faire plaisir à Mme von der Leyen et peut-être donc aussi à son ami français, actuellement président de la République. On peut s’aventurer à penser que, suite à cette déclaration devant le Sénat, ferme et sans ambages, Emmanuel Macron lui aura rappelé les éléments de langage qui sont convenables et qui ont sans doute été prononcés devant les maires de France… Pure spéculation de ma part, évidemment.
Voilà en tout cas dressées les toiles de fond qui ont précédé ces déclarations du CEMA Mandon : 20 janvier 2025, 11 juillet 2025, 14 juillet 2025, 15 octobre 2025.
Ceci étant donc, le général Mandon, en d’autres occasions, a déclaré que « depuis cet été, la situation s’est encore détériorée : ce que je vois, c’est que tout va de mal en pis ». Il a aussi dit « être prêt pour un test dans trois ou quatre ans ». À propos du fameux mur de drones évoqué par Bruxelles, il a été là encore catégorique : à ses yeux, ce dossier « symptomatique » illustre une tentation de calmer l’angoisse des opinions par des dispositifs spectaculaires, au lieu de mener le travail patient de reconstitution des stocks, de renforcement de la défense sol-air et d’augmentation de la capacité de production industrielle. Il est évident qu’il y voit clair pour dresser l’état des lieux.
Il n’en est pas de même dans sa dernière déclaration devant les maires.
La mobilisation générale n’existe plus
Les Français ne le savent pas : qui peut être mobilisé en cas de guerre en France ? Parmi les civils, seuls les militaires réservistes peuvent être mobilisés en cas de conflit. Les réservistes s’engagent volontairement et l’âge maximum autorisé est bien de soixante-douze ans. Mais la mobilisation générale, ça n’existe plus.
C’est clair.
Donc quand il est question de conflit de haute intensité, il semble que nous vivions dans des mondes fantasmés… Pour le commun des mortels, la haute intensité, c’est la mobilisation générale, ce sont des millions de soldats. Faut-il rappeler le nombre réel des effectifs combattants de l’armée française, de l’armée allemande, de l’armée anglaise, de l’armée italienne… Faut-il rappeler les grotesques gesticulations du chancelier allemand et de son ministre de la Défense à propos de la relance de la conscription, avec les distinguos discriminatoires entre les filles et les garçons et le recours envisagé au tirage au sort, comme aux pires moments de certaines monarchies européennes ? Si le ridicule tuait, les pompes funèbres allemandes n’y suffiraient pas. En passant, évoquons un autre sujet tabou : quid de la jeunesse française d’origine étrangère, est-ce que cette jeunesse sera concernée pour aller verser son sang pour la France, pour l’Europe, pour… pour… Pour qui ? S’y prépare-t-elle dans nos banlieues ?
Quelle base réelle à la date mantra de 2030 ?
Ensuite, d’où sort ce postulat temporel avec la date de 2030 répétée en permanence ? C’est dans cinq petites années. Le président de la République aura changé, son CEMA aussi certainement. La sinistre guerre en Ukraine sera terminée. Certes, dans le milieu militaire, on travaille pour son successeur. Mais cela reste un pari démesuré pour un enjeu pareil. Nous saurions ce qui se passera ou se passerait en 2030 ? Madame Soleil en serait morte de jalousie.
Pour conclure : cette phrase énonçant qu’il fallait que les Français soient prêts à sacrifier la vie de leurs enfants (en 2030 ??) restera dans les annales. Cela a été dit et répété, ce n’est pas à un CEMA de faire de pareilles déclarations. C’est d’une crasse indécence. En tant que membre permanent de l’ONU, le devoir de la France est de toujours faire tout ce qu’il est possible de pour œuvrer pour la paix et le maintien de la paix.
À ce niveau de responsabilité, si l’objectif de tels propos était de faire un scoop, c’est réussi, mais le coup est parti vers l’arrière. Cela ne mérite pas plus d’intérêt que cela. Il faut savoir remettre l’hubris des hommes à sa place.
Tout ce vacarme montre encore une fois que nous vivons dans « l’immédiateté », dans la communication de bas niveau, dans le déni de la vérité, dans le mépris des Français qui suent sous le harnais. Nous avons encore là un exemple de la vanité de nos gouvernants qui ne se rendent plus du tout compte qu’ils sont complètement coupés des réalités, des soucis de leurs administrés, de leurs aspirations simples et familiales, dans la sécurité immédiate et certainement pas dans des projections aussi hasardeuses que dénuées de sens.
Mais je le répète, le général Mandon est dans sa logique, dans sa « bulle » — si j’osais, je dirais dans son Mirage : cabinet du MinDef, cabinet du Président, maintenant number one. À sa décharge, il faudrait aussi dire un mot sur son entourage et ses conseillers qui l’auront laissé proférer de telles paroles devant les maires de France. Ce n’est pas à leur honneur.
Jean Emera
25/11/2025

